29/04/2013

NOTE SUR LES MASQUES DE PHAGLI DE LA VALLEE DE BANJAR (HIMACHAL PRADESH) Christophe Roustan Delatour

NOTE SUR LES MASQUES DE PHAGLI 

DE LA VALLEE DE BANJAR

(HIMACHAL PRADESH) 

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CHRISTOPHE ROUSTAN DELATOUR

Ancien élève de l’école du Louvre Adjoint au conservateur   des musées de Cannes 

Effectue des recherches en Himalaya occidental depuis 1992, notamment sur l’architecture vernaculaire.

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Copyright pour le texte et les photos

Christophe Roustan Delatour

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Lettre du Toit du Monde

Numero 8 May 2013

http://www.letoitdumonde.net/

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Il est devenu possible, ces dernières années, d’appréhender les masques de l’Himachal Pradesh autrement que par de vagues suppositions ou des jugements de goût. on est bien loin, en effet, du flou qui entoura leur apparition sur le marché de l’art au tournant de l’an 2000. a l’époque, on ignorait presque tout à leur sujet hormis cette provenance insolite: l’Himachal, un État montagneux du nord de l’inde. 

 

Or ces masques énigmatiques ont rapidement intéressé les collectionneurs d’art «tribal» himalayen et trouvé une place dans les expositions et les publications spécialisées(1)

.

Entre-temps, diverses enquêtes menées sur le terrain ont tenté de lever le voile sur leur origine et leur signification(2)

Certes, il reste encore de nombreuses pistes à explorer et chaque découverte suscite de nouvelles interrogations, mais on sait à présent que l’usage des masques (hors contexte bouddhique) est attesté dans au moins 6 des 12 districts de l’Himachal. on a pu établir, également, que la plupart des masques collectés proviennent du district de Kullu(3). C’est donc là que se sont concentrées les premières recherches.

 

À propos de ces masques du Kullu, comme je l’ai indiqué lors d’un récent colloque(4), on peut aujourd’hui affirmer:

Qu’ils sont liés à la fête annuelle de Phagli ou à son équivalent dans la vallée de la Sainj, la fête de Lohri.

Que leur usage se cantonne actuellement à la région du Seraj «intérieur», au sud du Kullu, ainsi qu’à quelques villages de la Haute-Beas(5), au nord du Kullu.

 

En février 2013, j’ai pu assister à la fête de Phagli dans plusieurs villages de la vallée de Banjar, au Seraj.

 

Le compte rendu qui suit est fondé sur mes propres observations et la contribution d’informateurs fiables.

 

Il ne prétend pas être exhaustif. d’abord parce qu’étant étranger et ne parlant pas le dialecte local, certains aspects de cette fête m’ont nécessairement échappé.

 

Ensuite parce que l’organisation de Phagli relève de décisions locales et diffère d’un endroit à l’autre, voire d’une année sur l’autre.

 

Plutôt que de répertorier ces différences – dont le sens, d’ailleurs, est rarement univoque – j’ai préféré aller à l’essentiel et donner au lecteur un aperçu général du contexte, du déroulement de la fête et des masques de cette région.

 

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• LA VALLÉE DE BANJAR •

 

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Un contexte traditionnel

La vallée de Banjar se situe dans le sud du Kullu, entre la rivière Beas et le col de Jalori (3300 m).

Épargnée pour l’instant par les projets hydroélectriques et le tourisme de masse, cette vallée de moyenne montagne a été relativement préservée, surtout dans sa partie supérieure (vallée de la Jibhi Gad). elle constitue toutefois le principal accès routier entre la Beas et la Sutlej, dans le district de Shimla.

 

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Kotachi (above) 

 Les tours de Chaini (below)

 

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À l’exception du bourg de Banjar et de quelques bazars de bord de route (Jibhi, Sojha), la plupart des villages ne sont accessibles qu’à pied. des dizaines de hameaux parsèment ainsi la montagne des deux côtés de la vallée.

 

Accrochés à flanc de colline ou perchés sur des promontoires, entourés de champs cultivés en terrasse, ils offrent toujours de splendides panoramas sur les villages alentours, les cimes et les forêts de cèdres. 

 

À l’écart de la route, l’habitat reste traditionnel.

 

Les villages comptent en moyenne une vingtaine de maisons et de granges, construites dans le style vernaculaire et souvent groupées autour d’un temple ou d’une placette(6)

*

Les habitants du Seraj se définissent eux-mêmes comme Pahari (montagnards) et Hindous.

Ils ne sont pas considérés comme «tribaux» au sens de la Constitution indienne(7).

La population est surtout composée d’agriculteurs de haute caste (rajput, thakur), auxquels s’ajoutent une minorité d’intouchables ou Harijan (incluant les artisans) et quelques rares brahmanes (Pandit)(8).

 

Dans cette société rurale en cours de modernisation, les règles de caste demeurent rigides(9)

 

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IMPORTANCE DES DIVINITES LOCALES

 

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Bini, des spectateurs assistent à Phagli depuis les balcons et les toits. (above)

 La zone d’étude. (below)

 

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Comme dans le reste du Kullu, les habitants de la vallée de Banjar pratiquent le culte des divinités locales.

 

Omniprésentes dans la vie quotidienne, ces divinités jouent un rôle essentiel lors des fêtes, aussi faut-il en dire quelques mots.

 

Les divinités sont reconnues par la législation indienne comme des personnes mineures.

 

A ce titre, elles peuvent posséder des terres, des sanctuaires et autres biens (gérés par un comité) et entretenir une petite cour de fonctionnaires: prêtre, trésorier, musiciens, etc. 

 

Chaque divinité régente un territoire plus ou moins vaste, qu’elle parcourt régulièrement sous sa forme «mobile» (un ou plusieurs mohra(10)).

 

Par l’intermédiaire d’un oracle possédé (gur), elle peut interagir avec la population, imposer des règles de conduite, prodiguer des conseils, arbitrer les litiges… et exercer ainsi un véritable pouvoir politique.

 

Parmi ces divinités figurent les principaux dieux de l’hindouisme, leurs parèdres (shakti), des sages védiques (rishi) et des serpents divinisés (naga), souvent accompagnés d’un ou plusieurs «gardes» (dwarpal) ayant leurs propres temples.

 

Le panthéon 

 

comporte aussi des déités féminines très puissantes, les yogini, dont la pureté doit être scrupuleusement respectée.

 

Signalons également que la croyance populaire accorde une grande importance 

aux puissances maléfiques qui troublent sans cesse l’ordre villageois: fantômes (bhut), ogres (rakshas), sorcières et succubes (churail)… 

 

• LA FÊTE DE PHAGLI •

 

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Phagli est une fête religieuse importante, célébrée au début du mois de Phag (Phalgun) dans le calendrier hindou, c’est-à-dire en février ou mars.

 

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Chaini, début de la procession masquée (above)

Chaini, les madhyala et leurs assistants commemorent le fondateur du village (below) 

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Elle annonce la fin de l’hiver et le retour du printemps; occasion de faire table rase de l’année écoulée et le purifier rituellement le territoire, en chassant le mal accumulé durant l’hiver.

Comme dans d’autres régions du monde, ceci passe par la transgression temporaire de l’ordre social, qui sera ensuite rétabli le dernier jour de la fête.

Mais Phagli est également un mela: un rassemblement communautaire, marqué par les réjouissances collectives, les retrouvailles familiales, les danses, les festins, les échanges. 

Phagli est célébrée à travers le Kullu mais l’usage des masques n’est pas systématique.

Il se limite aux deux régions mentionnées précédemment: 

le Seraj (dans 80 % des villages) et la Haute-Beas (dans quelques villages seulement).

Or il existe des différences fondamentales entre les Phagli de ces deux régions, en particulier le contexte mythologique. même au niveau régional – par exemple au Seraj – les variantes sont pléthoriques; il faut donc se méfier des généralisations.

Le cas évoqué ici ne concerne, à proprement parler, que la portion supérieure de la vallée de Banjar (Jibhi Gad) où l’usage des masques est largement répandu.

 

 

IMPORTANCE DE VISHNU NARAYAN

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Dans la zone étudiée, Phagli est étroitement liée au culte des narayan, manifestations locales du dieu Vishnu.

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Danseurs parcourant les champs au-dessus de Bini (above)

Bihar, danseurs sur la place du village (below)

 

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En pratique, celles-ci sont considérées comme distinctes.

Chaque narayan possède ainsi un nom et un «territoire rituel» (bar) spécifiques. 

On parlera donc de tharuri-narayan à Sar, de BiniVishnu à Bini, de Paniyali-Vishnu à Chaini, etc.

Chaque bar regroupe plusieurs villages (4 à 7 environ) et peut être parcouru à pied en une seule journée.

Les bar sont contigus mais font eux-mêmes partie de territoires plus vastes, appartenant à des divinités plus puissantes(11).

Ils constituent ainsi le premier échelon d’un découpage territorial complexe, dont l’importance s’avère capitale.

En effet, Phagli est toujours organisée collectivement par les villages d’un même bar.

Autrement dit chaque bar organise sa propre Phagli, sous les auspices du narayan qui y réside.

Il en résulte une certaine diversité, chaque fête pouvant différer des autres dans les menus détails: la durée (3 ou  jours), le nombre de masques (de 6 à 12), le mode de désignation des danseurs (loterie ou volontariat), la qualité des costumes, etc. Ces différences peuvent être dues aux instructions particulières d’un dieu, à une volonté de se distinguer, à la perte de certaines traditions, à des choix financiers ou encore à la configuration du territoire…

Certains actes ne sont accomplis que dans un seul village, afin de appeler un épisode historico-mythique particulier: là Bini, on tirera une flèche en direction du village d’en face en souvenir d’un ancien conflit; à Chaini, on commémore le fondateur du village, dhadhiya thakur, en dansant autour d’une pierre dressée qui le représente.

Dans les grandes lignes, cependant, ces Phagli sont similaires 

 

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Chaini, danseur portant la coiffe fleurie (topa).

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ASPECT COMMUNS AUX PHAGLI DE LA VALLEE DE BANJAR 

(JIBHI GAD)

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L’origine divine de Phagli deux mythes m’ont été rapportés sur l’origine de la fête:

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Il existait jadis au Kullu une population tribale très cruelle, qui causait beaucoup de tort aux villageois. 

Ceux-ci implorèrent l’aide des divinités et Vishnunarayan vint à leur secours. il enseigna aux villageois la fabrication des masques et leur expliqua les chants, l’usage des instruments de musique et tous des détails de la fête.

Le village put ainsi organiser Phagli et faire fuir les tribaux.

Le dieu Krishna était harcelé par des démons. 

 

Pour s’en débarrasser, il se mit à suer abondamment et fabriqua avec la crasse tous les éléments nécessaires à la première Phagli: danseurs, masques, costumes, etc.

LE COSTUME DE DANSE 

Les préparatifs de Phagli commencent environ 10  jours avant la fête(12), par la désignation des hommes chargés de fabriquer les costumes et de porter les masques.

 

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Panyali, évocation des récoltes (above)

 Détail du costume de danse (below)

 

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On les appelle madhyala, mot local qui désigne aussi bien le masque que son porteur.

Tous sont des adultes de haute caste choisis parmi la population du bar(13).

Ils sont en nombre pair et associés en binômes: «celui qui a le costume» et son «assistant».

Lors de Phagli, ces rôles sont parfaitement interchangeables, un «assistant» pouvant à tout moment revêtir le costume et le masque afin de remplacer un danseur fatigué.

L’«assistant» a pour tâche d’aider le danseur à s’habiller, de tenir parfois ses accessoires (masque et bâton noueux) et d’accomplir certaines actions rituelles.

Le vêtement de danse (chola) est fabriqué avec de l’herbe sharuli séchée et de la corde de chanvre.

Il se présente comme une lourde robe, ouverte sur le devant, réunissant un gilet à bretelles renforcé et une jupe très ample, à longues franges.

 

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Malgré son poids (plus de 20 kilos), les madhyala devront danser en faisant tournoyer leur jupe, dans un sens puis dans l’autre, à l’unisson et en rythme avec les musiciens qui les accompagnent.

Une fois la fête terminée, les chola seront suspendus dans les granges à foin et finiront par disparaître.

Ils doivent donc être fabriqués chaque année. en revanche, les masques et les bâtons noueux (dadhu, dokhla) sont pieusement conservés.

J’évoquerai les masques au chapitre suivant.

Quant au bâton, fabriqué en bois de reush (Cotoneaster bacillaris) par un menuisier, le danseur s’en sert comme d’un phallus pour simuler des actes sexuels ou encore pour dégager des obstacles placés exprès devant sa route (ronces).

Le «réveil» des Narayan

Phagli débute le 1er jour du mois de Phag.

Cette date coïncide avec la fin du séjour hivernal des narayan dans les sphères célestes et leur retour dans leurs bar respectifs. en effet, comme toutes les divinités de la région, les narayan s’absentent (virtuellement) au cœur de l’hiver afin de ressourcer leur pouvoir et de combattre les démons(14).

 

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Mohra du dieu Bini-Vishnu. (above)

 Chaini, le dieu Panyali-Vishnu porté par un villageois lors d’une danse collective (below)

 

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Chaque Phagli débute donc par la «cérémonie du réveil» (thwar) du dieu, à l’intérieur de son temple. devant la foule assemblée, l’oracle récite l’origine du dieu et ses hauts faits, rend compte de sa retraite céleste, révèle ses prophéties pour l’année à venir et communique ses intentions.

La puja se termine par le sacrifice d’une chèvre, signe que Phagli peut commencer.

Narayan reste présent tout au long de la fête, installé en spectateur au centre des villages (sur une plateforme maçonnée appelée thali) ou porté sur la tête d’un homme lors des processions et des danses collectives.

Il pourra aussi se manifester en possédant l’un des madhyala, qui tombera brusquement en transe: l’oracle se pressera alors à ses côtés afin de relayer les paroles divines aux spectateurs.

PURIFICATION DU TERRITOIRE ET BENEDICTION DES HABITANS

 

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Bini, Rishi-madhyala se repose lors de la fête.

Revêtus du costume sacré, les madhyala possèdent un pouvoir surnaturel.

Leur rôle est d’écarter les forces maléfiques(15), qu’ils subjuguent grâce à leurs chants et leurs danses. Cette victoire est toutefois temporaire: les démons sont chassés mais non détruits.

 

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Pour accomplir leur tâche, les madhyala devront parcourir rituellement la totalité du bar, allant de village en village, dansant d’un champ à l’autre, visitant une à une chaque maison. répartis en petits groupes, ils distribuent à chaque chef de famille, en guise de bénédiction (jub), un brin d’herbe tiré de leur costume. en contrepartie, et après avoir récité certains mantra, les madhyala reçoivent une petite somme d’argent qu’ils se partageront.

Les musiciens qui les accompagnent distribuent eux aussi un jub: deux ou trois pousses d’orge, pour lesquelles ils reçoivent également quelques roupies.

Notons qu’à l’intérieur des maisons, les masques ne sont jamais portés.

Parvenus au centre d’un village, les madhyala se mettent à danser et chanter ensemble, tantôt masqués, tantôt à visage découvert.

Les spectateurs finiront par se joindre à eux, formant ainsi un large cercle tout autour de la place.

 

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Panyali, groupe de spectatrices lors de la procession du bith. (above)

 Bihar, femmes et enfants assistent à Phagli depuis un balcon. (below)

 

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La nuit tombée, les madhyala se regroupent à l’intérieur d’une maison suffisamment vaste pour les accueillir(16).

Là, accompagnés des musiciens restés devant la porte, ils vont entonner une série de 12 ou 14 chants rituels, dont la répétition durera environ 6 heures.

Cette cérémonie est effectuée au bénéfice du village tout entier.

Lorsqu’elle se déroule chez une famille ayant vécu un heureux évènement au cours de l’année précédente (naissance, mariage, achat de propriété…), les madhyala mettent un entrain particulier à leur danse, s’agitant à en faire trembler le plancher.

TRANSGRESSION ET RESPECT DE L'ORDRE SOCIAL

 

L’ensemble de la population du bar participe à Phagli, mais certaines fonctions sont rigoureusement réparties.

Au porteur du masque, tout est permis ou presque… dans la limite des codes qui régissent la fête.

 

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 Bini, deux madhyala se mêlent à la foule. 

Le masque de Rishi (à droite) fut photographié en 1956 par Dilaram Shabab. (above)

 Chaini, madhyala et spectateurs dansent ensemble sur la place du village. (below)

 

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Visage caché, le madhyala peut entonner des chants lubriques, se comporter de façon indécente et tenir en public des propos obscènes qui lui vaudraient, en temps normal, une bastonnade ou une arrestation.

Cette débauche est censée faire fuir les esprits démoniaques.

Pendant la fête, les madhyala ont également le droit de pénétrer dans les maisons des Harijan, acte impensable le reste de l’année.

Le groupe des madhyala incarne symboliquement l’ensemble de la population: hommes et femmes, hautes castes et basses. en quelque sorte, la responsabilité d’exécuter les chants et les danses leur a été déléguée par la communauté toute entière. 

Aucune honte ne peut leur échoir; bien au contraire, leur présence autorise une licence générale.

Ainsi, tout spectateur peut participer aux chants grivois, se comporter comme un madhyala voire revêtir un masque. toutefois, les débordements sont rares et la transgression n’est pas totale.

Les musiciens – joueurs de tambour (bajantari), de hautbois et de trompette  – doivent constamment suivre les madhyala et le narayan.

Leur tâche est ardue car chaque danse a son propre rythme (lent, régulier, vif, saccadé) et il faut souvent improviser: dès qu’un madhyala entre en transe, par exemple, il est immédiatement soutenu par une musique aux accents dramatiques. mais en tant qu’intouchables, les musiciens ne peuvent pénétrer ni dans le temple, ni dans les maisons des hautes castes.

De même, il faut noter que parmi les spectateurs, seuls les hommes participent aux danses.

Les femmes et les jeunes enfants restent en retrait ou légèrement à l’écart, observant souvent la fête depuis leur balcon ou le toit d’une maison(17).

Ces séparations reflètent les rapports habituels entre les sexes et les castes, qui ne sont pas fondamentalement remis en question.

Célébration de la fertilité 

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Le bith de Chaini (Panyali-Vishnu). Le bouquet est dissimulé par un tissu argenté. (above)

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De nombreux aspects de Phagli font clairement allusion au renouveau de la nature, à la fertilité et à la sexualité.

La distribution d’offrandes végétales et l’ambiance grivoise de la fête ont déjà été mentionnées.

Le premier jour (à Chaini du moins), les madhyala simulent les travaux des champs: le labourage (trois madhyala jouent au conducteur et à son attelage), les semailles et la récolte, entrecoupés de scènes d’accouplement entre deux masques. 

Lors de certaines danses, les madhyala ôtent leurs masques et revêtent le topa, une coiffe luxuriante faite de fleurs multicolores (artificielles), ornée de guirlandes, de bouquets, d’un miroir ou d’une aigrette en plumes de faisan.

Les spectateurs, eux aussi, portent au chapeau des fleurs de saison (narcisses) ou les herbes sacrées qu’ils ont reçues. 

enfin, la cérémonie du bith, qui clôture Phagli, met en scène le narayan sous une forme quasi végétale.

LA CEREMONIE DU BITH

 

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Panyali, procession du bith. (above)

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La cérémonie du bith se déroule le dernier jour. 

Au milieu de la nuit, un ou deux madhyala se rendent au temple de narayan afin d’aider le prêtre et l’oracle à assembler le bith.

Il s’agit d’une représentation complexe du dieu, qui sera paradée puis 

dispersée dans la journée. L’élément de base est un panier (char) en fibres de bambou des montagnes, tressé pour l’occasion par des Harijan(18).

 

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Il est rempli de quatre éléments végétaux: une branche d’if himalayen (rakhal) cueillie le jour précédant; quelques branches de bhekhli (Prinsepia utilis), un buisson à épines qui protège des mauvais sorts; de l’orge (jor); de petites fleurs blanches (brua) séchées, qui ont été cueillies à l’automne par l’oracle ou un membre de sa famille.

Au milieu du mélange est planté un bouquet très compact de ces mêmes fleurs blanches.

 

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Panyali, le lancer du bith. (above)

 Panyali, le bouquet émerge de la mêlée. (below)

 

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Le tout est recouvert et emmailloté de tissus. enfin, le mohra du dieu est fixé sur le bith, paré de ses bijoux et surmonté d’une ombrelle.

Toute la journée, le bith est porté en procession à proximité du temple, escorté par les musiciens, les madhyala et quelques dizaines de dévots.

Puis, en fin d’après-midi, tous les ornements sont enlevés et le panier réapparaît, contenant uniquement les végétaux et le bouquet. une petite foule d’hommes s’assemble alors sur un terrain désigné, à côté du sanctuaire.

Le panier est porté parmi eux par l’oracle qui, après quelques va-et-vient, en déverse subitement le contenu.

S’ensuit une véritable bagarre pour s’emparer du bouquet, objet de toutes les convoitises.

L’homme qui parvient à le saisir devra, le soir même, convier à un festin l’ensemble de la population du bar (quelques centaines de personnes).

Les madhyala se réuniront dans sa maison pour y chanter une dernière fois les chants rituels. 

Le panier sera réemployé quelques jours par sa famille pour y stocker des galettes de pain, puis servira à tout usage.

Le bouquet sera conservé en tant que porte-bonheur.

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• LES MASQUES •

 

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Chaini, un danseur tient son masque le 1er jour de Phagli.

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L’analyse qui suit est fondée sur les témoignages de porteurs et de propriétaires de masques, l’examen de documents photographiques et l’observation in situ de 17 masques, provenant de 4 bar différents (vallées de Banjar et Garagushaini)(19)

Matériaux et techniques

Les masques mesurent environ (H x l x P) 33 x 18 x 10,5 cm, ± 2 cm. ils sont sculptés dans des bois légers et résistants, principalement le rhododendron arborescent (bras) et le rikhal (Rhus wallichii)(20), peut-être aussi le mûrier (chimu) et le châtaigner (akhrot).

La sculpture est assez régulière, la surface externe étant souvent lisse mais l’intérieur plus grossier, avec des marques d’outil apparentes.

On  note différents types de réparations et restaurations: fentes consolidées par des agrafes, lacunes et cassures dissimulées ou comblées par des plaques métalliques ou des éléments de bois retaillés.

Les attaches sont en cordelettes de chanvre, fixées par des trous au sommet et de chaque côté du masque.

Elles sont remplacées tous les ans.

Les masques peuvent être peints (surface externe) ou laissés bruts.

Ceci dépend des pratiques propres à chaque bar(21).

Les polychromies sont rafraîchies périodiquement mais pas forcément à l’identique. 

En février 2013, les masques de Chaini venaient d’être repeints (peinture à l’eau) et les pigments ont coulé dès la première pluie.

 

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Bini, les cinq Risha-madhyala portés lors de Phagli. Le masque vert fut photographié en 1956 par Dilaram Shabab. (above)

Bihar, vues intérieures de deux masques masculins (Risha-madhyala). (below)

 

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À Bini, seuls quelques masques avaient été rafraîchis (peinture de type 

glycérophtalique).

Les masques de Chaini étaient également munis de postiches: moustache noire 

en poils de yak et barbe brune en laine de mouton, fixées au bois par un lien solide.

Chaque Phagli comporte un masque orné d’un ou plusieurs bijoux féminins: pendentif nasal, chaînette reliée à l’oreille, broche… À Chaini, le pourtour de ce masque était doublé d’une «chevelure» postiche, en laine de mouton brune, et sa polychromie était plus vive.

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Aspects stylistiques et datation

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Les masques du Seraj présentent une grande variété stylistique.

Dans un même bar, des masques très différents peuvent coexister (ex. à Jibhi).

La raison est sans doute double: 

Les masques datent d’époques différentes et sont donc dissemblables.

• malgré le poids de la tradition, le sculpteur choisit aparfois d’innover. Ces deux facteurs contribuent à un certain éclectisme.

il existe néanmoins quelques traits récurrents: le visage ovale; les sourcils jointifs en forme d’accolade, prolongés par un nez droit; les yeux en amande aux contours saillants, parfois effilés vers le haut; le large sourire révélant une dentition complète; la chevelure formée de traits verticaux; la marque frontale en forme de losange; parfois, un mince rebord sur le pourtour du masque. 

 

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Deux masques masculins (Risha-madhyala) provenant du village de Bacchut, photographiés en août 2012. Celui de gauche fut fabriqué au début des années 2000 pour remplacer un masque vendu.

Celui de droite daterait du xixe siècle.

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La polychromie n’est pas standardisée.

À Chaini: un fond blanc orné de traits et de motifs floraux multicolores.

À Bini: un fond uni ou multicolore, rehaussé de points, de traits ou de cernes.

En l’absence de critères objectifs, la datation est presque impossible.

Des masques prétendument âgés de 200  à 300  ans m’ont été présentés.

Seule certitude, on utilise encore dans la région des masques de plus de 50 ans.

En effet, sur une photographie prise à Bini en 1956 par dilaram Shabab, on distingue nettement les 6 masques de Phagli utilisés à l’époque.

Or au moins 2 de ces masques ont été portés en février 2013(22)

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PERSONNAGES REPRESENTES

 

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Khun, masque masculin (Risha-madhyala). (above)

 Sulhanu, masque masculin (Risha-madhyala). (below)

 

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En règle générale, Phagli met en scène

6 madhyala: 

5 masques «masculins»,

appelés risha (homme),

et 

1 masque «féminin» appelé rishi (femme)(23).

cette proportion – qui évoque les frères Pandava et leur épouse draupadi – n’est pas expliquée localement. 

Rishi est cependant décrite à la fois comme une reine» et comme la shakti des 5 mâles. 

Les risha sont interchangeables et il n’y a pas d’ordre particulier entre eux.

Rishi, au contraire, est reconnaissable grâce à ses bijoux et occupe la première 

place dans les processions car elle est considérée comme plus puissante que les masques masculins.

Que symbolisent ces personnages? Personne ne semble le savoir précisément.

Selon certains, les masques masculins étaient jadis différenciés, chacun incarnant une fonction officielle: le ministre (wazir), le secrétaire (daroga), le trésorier (madhari), ale héraut (khatyala) et le prêtre (pujari). Ceci suggère que les madhyala (risha et rishi) représentaient autrefois un entourage royal.

Le port du masque Le masque, comme on l’a vu, permet de transgresser certains interdits.

Avant d’entonner un chant grivois ou de simuler l’acte sexuel, par exemple, le 

madhyala doit impérativement se couvrir le visage. 

Le port du masque n’est donc requis que pour certains déplacements, danses et actes rituels «indécents», le reste de la fête pouvant se dérouler à visage découvert.

Le masque n’est jamais porté à l’intérieur d’une maison – où toute grossièreté est 

proscrite  – ni avec la coiffe fleurie. en réalité, le masque est plus souvent tenu à la main (gauche) que porté. et lorsqu’il doit l’être, le danseur pourra l’attacher sur sa tête mais le tiendra plus fréquemment devant son visage ou légèrement de biais.

Pendant les danses collectives, masques et bâtons noueux sont simplement posés sur la plateforme du narayan.

À d’autres moments, ils seront rangés dans des sacs ou confiés aux «assistants» des danseurs, voire à des enfants.

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APPARTENANCE

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Les masques sont sculptés localement par des menuisiers traditionnels (thawi) afin d’être utilisés dans un bar spécifique.

Ils appartiennent à certaines familles de haute caste, qui en ont la charge héréditaire, mais peuvent être prêtés ou confiés à d’autres habitants du bar.

Ainsi, un danseur peut porter un masque appartenant à sa famille ou bien, si elle n’en  possède pas, devra en emprunter un.

Signalons aussi que certains villages n’ont aucun masque, alors que d’autres en ont plusieurs; de toute façon, ils seront mis en commun pour les besoins de la fête.

aLes masques sont considérés comme sacrés et réutilisés d’année en année. un masque trop abîmé pour être réparé sera soigneusement conservé, jamais jeté ni détruit. il peut ainsi exister, au sein du bar, plus de masques qu’il n’en faut pour organiser Phagli.

A l’inverse, si leur nombre devient insuffisant, il faudra en fabriquer d’autres.

Lors de Phagli, les masques sont visibles en public et peuvent être approchés librement(24) .

En revanche, le reste de l’année ils sont conservés dans les maisons et difficilement accessibles.

Chaque famille en dispose à sa manière: tantôt le masque est entouré de tissu et rangé dans une boîte spéciale, tantôt il est placé dans le sanctuaire domestique, accroché à un mur ou posé sur l’autel.

L’un des masques que j’ai examiné était régulièrement lavé au beurre clarifié (ghi) par son propriétaire.

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LA QUESTION DES COLLECTES

Au curs des années  2000, des rabatteurs locaux ont sillonné le Seraj afin d’y acquérir des masques. 

Destinée à alimenter le marché international, cette collecte méthodique a duré plusieurs années. Elle a fini par susciter un sentiment de perte au sein des communautés.

Les narayan, par l’entremise de leurs gur, ont fait connaître leur mécontentement   et condamné la vente des masques, allant même jusqu’à «punir» certains villageois(25).

Une anecdote, qui m’a été racontée deux ou trois fois, tient sans doute lieu d’avertissement dans la région: des masques acquis par un marchand de delhi auraient violemment «manifesté leur pouvoir», au point d’être rapidement restitués à leurs propriétaires par le marchand contrit…

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NOTES

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1

A titre indicatif, parmi les 213 masques collectés que j’ai pu recenser à travers le monde, 175 appartiennent à des particuliers (collectionneurs et marchands d’art) et 38  à des musées. 

A ma connaissance, seuls 6 musées en possèdent: Buri SinghMuseum (Chamba), Shimla State Museum (Shimla), Museum of Folk & Tribal Art (Gurgaon), Museum of Himachal Culture & Folk Art (Dhungri-Manali), musée Asiatica (Biarritz) et Burke Museum (Seattle).

2

Plusieurs chercheurs se sont intéressés au sujet, notamment Dilaram Shabab, Rahul Sood et Alena Adamkova. Pour ma part, j’ai enquêté dans les districts de Kullu (2005, 2010, 2012 et 2013), Mandi (2010), Shimla (2010) et Lahul-et-Spiti (2012). 

Curieusement, ces masques sont très peu mentionnés dans les ouvrages consacrés à la culture populaire de l’Himachal. Une exception notable: «Kullu. Himalayan Abode of the Divine» de Dilaram Shabab (éd. Indus Publishing Company, New Delhi, 1996).

3

 J’estime que 70 % des masques collectés proviennent du Kullu. 

4

«Parcours d’objets, objets en transformation», musée du 

quai Branly (Paris), 26/9/2012.

5

Entre autres Burua, Chichoga, Hallan, Jana et Rumsu.

6

Les villages comptent entre 5  et 30  foyers, soit environ 25 à 180 habitants. Les constructions sont à pans de bois, avec un hourdis de pierre souvent enduit. 

7

Constitution (Scheduled Tribes) Order, 1950. 

8

L’origine de cette population métissée est très débattue: elle inclurait une ancienne souche autochtone, une souche «indo-aryenne» originaire d’Asie centrale et des éléments plus récents issus des plaines de l’Inde, notamment du Rajasthan.

9

Ce qui n’exclut pas le changement: récemment, certains Harijan ont refusé de jouer du tambour lors des fêtes et doivent désormais être remplacés par des Rajput. 

10

Plaque métallique représentant le buste et le visage en relief de la divinité, réalisée à la cire perdue ou au repoussé.

11

Pour donner un exemple, le territoire de Shringa Rishi, divinité suprême du Seraj, s’étend sur 5 vastes kothi (anciens fiefs) et englobe le territoire du dieu subalterne Shesh Nag, lui-même constitué des bar de 3 Narayan: Taruri-Narayan, Bhalagaon-Narayan et Mihar-Vishnu.

12

Entre les 13e  et 20e  jours du mois de Magh.

13

Les habitants d’un bar sont collectivement appelés deolu, «gens de la divinité».

14

La durée du séjour varie d’une divinité à l’autre (ex. Tharuri-Narayan: 1 mois) mais tous les Narayan rentrent le même jour.

15

Durant la fête, les madhyala interpellent ces démons par leurs noms (ex. le rakshas Risha Rishalu qui vit près de Rashala).

16

Ils sont nourris par la famille d’accueil, tandis que les musiciens reçoivent du riz. Tous obtiendront aussi un peu d’argent.

17

Certaines femmes viennent prier devant le Narayan.

18

Lors du thwar, ce panier est consacré par quelques gouttes de sang de l’animal sacrifié. 

19

Bar de Bini (7  masques), Chaini (6  masques), «Jibhi» (2 masques sur 6 utilisés) et «Bacchut» (2 masques sur 6 utilisés).

20

La sève de cet arbre est très urticante mais lorsqu’il est sec, le bois est inoffensif. Il a pour vertu d’écarter les démons.

21

Bar de Bini et Chaini: masques peints; «Jibhi»: 4 sont bruts,  ont le visage pigmenté en rouge; «Bacchut»: masques bruts.

22

Pour 2 autres masques, le doute est permis.

23

Certains villages situés sur le flanc ouest de la vallée utilisent 7 voire 8 masques. Dans le bar de Tandi, 12 masques sont utilisés. 

24

Par exemple, rien n’empêche une femme, un enfant ou un étranger de les manipuler.

25

Le châtiment divin pouvant s’exercer sous la forme d’un accident, d’une maladie, d’un incendie, etc

Commentaires

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Namasté, j'ai assisté à une dance masquée à Malana, dans les années 90, des hommes feuillages .. masqués et couverts de clochettes , c'était en fin d'année ..

Écrit par : Panchadeva | 08/10/2014

Article très intéressant !
On voit sur la photo en noir et blanc souvent reproduite, datant des années 1950, qui figure dans le livre de Shahab, dominant l'assemblée des masques, un masque plus grand que les autres figurant semble-t-il une tête de mort. Quelques objets de ce type ont été "sortis" par Francine Bourla (Galerie du Scorpion, Paris), l'un d'entre eux fut acheté à l'époque (vers 2000) à Francine par Alain Bovis. Avez-vous eu vent de l'existence d'un tel masque ? Il semble que non. Or, la disposition de celui-ci par rapport aux autres, et sa taille plus importante, laissent penser que le personnage figuré jouait un rôle central dans la société des masques du Kullu et donc, sans doute, dans les mythes correspondants. Comment expliquer la disparition apparente de ce personnage, dans les fêtes ayant lieu de nos jours dans les quelques villages pratiquant encore les danses masquées de Phagli ?

Écrit par : Marc Petit | 19/03/2015

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